Par Simon Rosenblum*

Les Juifs américains poussent un soupir de soulagement maintenant que Donald Trump a été renversé par Joe Biden. Il se peut que les Juifs canadiens en fassent autant, mais certainement pas les Juifs israéliens. Les sondages israéliens les plus reconnus menés par l’Institut démocratique d’Israël (Democracy Institute) sur le sujet révèlent que 70 % des Juifs israéliens – et 63 % de l’ensemble des Israéliens**- préféraient Trump à Biden lorsqu’il s’agissait de mesurer comment la victoire de l’un ou de l’autre pouvait affecter Israël en particulier. Cela en dit long sur les perspectives du conflit israélo-palestinien et le virage vers la droite adopté par Israël.

Joe Biden s’est toujours perçu comme un allié d’Israël, et très nombreux sont ceux qui abondent dans ce sens. Pourtant, ce n’est pas un secret de dire que Benyamin Netanyahou estime que  Trump est le meilleur ami qu’Israël ait jamais eu à la Maison-Blanche, un sentiment ressenti pas uniquement chez les Israéliens de droite. Jamais un président américain n’a été aussi réceptif aux ambitions de tant d’Israéliens. De plus, un grand nombre d’Israéliens estiment que l’administration Obama/Biden s’est montrée très partiale dans son appui en faveur des Palestiniens. Cette perception israélienne d’Obama n’est peut-être ni particulièrement correcte ni équitable, mais elle existe, et même très intensément dans certains cercles.

Le futur président Biden tiendra compte sans aucun doute de tous ces facteurs et agira avec prudence. Sa première priorité pour le Moyen-Orient sera de remettre en place un traité international avec l’Iran, de façon à réduire considérablement les risques d’une attaque nucléaire surprise. De nombreux Israéliens nourrissent l’illusion qu’il est possible d’éliminer l’ensemble de l’arsenal nucléaire iranien. Par conséquent, les efforts de l’administration Biden pour “simplement” contrôler les ambitions nucléaires de l’Iran seront impopulaires en Israël. Vous pouvez être sûrs que Bibi fera toutes les déclarations dommageables nécessaires pour nuire à Biden et à la bonne entente israélo-américaine.

L’approche vis-à-vis du conflit israélo-palestinien

Étant donné que ni l’Autorité palestinienne ni les leaders israéliens ne sont prêts à faire les concessions nécessaires pour négocier avec succès une solution honorable à deux états dans un avenir envisageable, Joe Biden ne sera pas motivé à renouveler un quelconque processus de paix. Cependant, il voudra certainement s’assurer que ni les Palestiniens ni les Israéliens ne posent des gestes qui pourraient nuire de façon significative à la possibilité future d’une solution à deux états. Du côté palestinien, cela signifie clairement l’absence de terrorrisme et de violence. Pour Israël, le problème se situe évidemment dans l’expansion de la colonisation.

L’expansion de la colonisation est cependant très présente dans les plans d’Israël. Comment l’administration Biden/Harris réagira-t-elle ? Avec prudence, mais fermeté, je crois. La nouvelle Maison-Blanche n’appuiera bien sûr aucun effort d’annexion. Elle n’accordera pas non plus le feu vert à l’expansion de la colonisation. Mais l’intensité de la réaction américaine sera probablement tributaire de l’endroit exact où sera prévue cette expansion. Si elle se déroule à l’intérieur de territoires largement perçus comme destinés à rester israéliens dans un accord à deux états, il est alors probable que les États-Unis se contenteront d’exprimer leur déception. Si par contre Israël persiste à étendre ses colonies à l’extérieur des limites décrites ci-dessus, le désaccord des Américains sera beaucoup plus profond. Et si l’expansion se poursuit, attendez-vous à de fortes réactions négatives de la part de Washington, ce qui rendra les relations États-Unis/Israël très tendues.

Comment Netanyahou s’y prendra-t-il ? Malgré tous ses défauts, Bibi est en général parvenu à ne pas envenimer les liens avec Washington. Il voudra donc probablement éviter une expansion de la colonisation qui serait trop provocatrice. Mais il subira de la pression pour agir autrement. Il est fort probable que de nouvelles élections aient lieu dans les six premiers mois de 2021, et Netanyahou est en droit de s’en inquiéter. J’aimerais bien sûr que la concurrence vienne de la gauche, ou même du centre. Malheureusement, à mon grand regret, c’est le parti Yamina d’extrême droite de Naftali Bennett qui talonne le Likoud. Les sondages actuels montrent que sur le spectre politique israélien, ce sont les partis combinés de droite qui sont en position de remporter 70 des 120 sièges de la Knesset, et ces prévisions ne comprennent même pas les quelque huit sièges du parti Israël Beitenu d’Avidgor Lieberman. Ce dernier est peut-être hostile à Netanyahou, mais il est définitivement de droite. Par conséquent, la pression interne sur Bibi est de continuer une expansion très active des colonies dans toute la Cisjordanie. Comme Henry Kissinger le disait, la politique finit toujours par être locale.

Ceci dit, le travail de La Paix maintenant en Israël est déjà tout élaboré. La présence de Joe Biden à la Maison-Blanche ne lui sera que d’une aide limitée, même s’il se crée un mouvement de pression international pour qu’Israël restreigne l’expansion de sa colonisation. Les enjeux sont énormes, et La Paix maintenant en Israël et le Parti Meretz auront besoin de toute l’aide qu’ils réussiront à obtenir. Nous devons continuer à les appuyer au mieux de nos capacités et de nos ressources.  Le succès obtenu à repousser l’annexion, quoique d’une importance capitale, ne doit pas nous apporter un faux confort. La lutte continue, et pourrait bien s’intensifier.


*Simon Rosenblum est un grand commentateur du conflit israélo-palestinien. Il a été l’un des membres fondateurs de l’ACPM et l’un de ses anciens présidents nationaux. Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes et ne reflètent pas nécessairement celles de l’ACPM.

**Cela laisse entendre que 40 % des Israéliens non-juifs appuyaient Trump.