Par Simon Rosenblum*

À moins d’imprévus, Israël se retrouvera bientôt avec un nouveau gouvernement et n’aura pas à se lancer dans sa cinquième campagne électorale en deux ans. Yair Lapid, chef du parti Yesh Atid et tête du “bloc du changement, a déjoué les manoeuvres de Benjamin Netanyahu. Juste avant que le délai imparti ne se termine, Lapid a réussi à former tant bien que mal une coalition fragile et fragmentée, composée de huit partis inattendus, allant de l’extrême-droite à la gauche, mais qui ensemble représente 61 des 120 membres de la Knesset.

Pour y parvenir, Lapid a accepté un accord d’alternance avec Naftali Bennett, du parti ultra-nationaliste Yamina, selon lequel Bennett devient premier ministre les deux premières années d’un mandat de quatre ans. Si le gouvernement survit ces deux premières années, Lapid aura son tour dans le poste de premier ministre. Il s’agit-là d’un curieux arrangement puisque le parti de Lapid a reçu trois fois plus de votes que celui de Bennett lors de la dernière élection. L’enjeu politique est devenu mère de l’invention.

L’expulsion de Netanyahu, attendue depuis si longtemps, est une grande réussite en soi, s’il l’on considère combien il a corrompu la politique en Israël et approfondi les difficultés à jamais pouvoir atteindre la création de deux états, solution insaisissable au conflit israélo-palestinien. Il n’est pas encore tout à fait parti, toutefois. Il prévoit rester à la tête du Likoud, et donc chef de l’opposition à la Knesset. Cela aura beaucoup d’influence sur la longévité de la nouvelle coalition au pouvoir et sur sa capacité de survivre les profondes contradictions internes qui surgiront dans presque tous les dossiers importants.

Que pouvons-nous attendre de ce nouveau gouvernement, avec Bennett comme premier ministre et Lapid comme ministre des affaires étrangères, chacun ayant droit de veto sur l’autre pour toute grande question ? Un gouvernement qui englobe les partis d’extrême-droite comme les partis de gauche ? Les éléments laïques, religieux sionistes et arabes islamistes ? Les partenaires ont déjà convenu de laisser de côté les questions les plus controversées. Autrement, leurs divergences d’opinion les paralyseraient. Particulièrement sur la question Israël-Palestine, il n’est pas réaliste de s’attendre à quelque progrès que ce soit.

Au moins, Bennett n’aura pas carte blanche pour poursuivre son plan d’annexion. Il est fort probable qu’une annexion sournoise se poursuive, mais il y aura des limites à ses modalités et à ses localisations. Toute expansion de la colonisation est mauvaise, mais la situation pourrait être pire – bien pire – avec un extrémiste comme Bennett au pouvoir.

Par contre, la possibilité d’améliorer la situation socio-économique des Arabes à l’intérieur d’Israël est plus encourageante, grâce à un financement gouvernemental. Le parti Ra’am va encourager de telles dépenses. Meretz et le parti travailliste, quant à eux, avanceront ce dossier en en faisant une condition première à leur présence continue au sein de la coalition.

Attention à ce que vous souhaitez

Sans Bibi à la tête du pays, la politique israélienne reviendra dans une certaine mesure à la normale et à la civilité.

Mais si l’on considère la diversité des partis qui forment le nouveau gouvernement, et le fait qu’il n’a obtenu qu’une infime majorité, combien de temps s’écoulera-t’il avant qu’il n’y succombe ?

Et si Bibi quittait la politique complètement ? Cela nous amène au grand sujet tabou. Attention à ce que vous souhaitez. Se débarrasser de Netanyahu a été l’unique facteur qui a réuni le bloc du “changement”. Tant qu’il sera à la tête du Likoud, les partenaires de la coalition feront attention de ne pas créer de conditions propices à son retour au pouvoir. Ils marcheront sur des oeufs pour ne pas être perçus comme ayant été responsables de la chute de leur gouvernement. Mais à un moment donné, l’un ou l’autre membre de la coalition estimera avantageux de pousser un dossier que les autres n’appuieront pas. Et si Netanyahu n’est plus le chef du Likoud – par sa propre volonté ou par celle des autres – son absence sera le signal pour tous les partis israéliens de droite de se reconsolider. Pour l’instant, la droite détient plus de 70 sièges à la Knesset. Solidifiée, elle pourrait constituer le gouvernement israélien le plus à droite de son histoire.

Pour contrecarrer cette possibilité, ceux qui souhaitent qu’Israël poursuive un avenir plus constructif doivent faire tout en leur pouvoir pour gagner les coeurs et les esprits des Israéliens.


*Simon Rosenblum est un grand commentateur du conflit israélo-palestinien. Il a été l’un des membres fondateurs de l’ACPM et l’un de ses présidents nationaux.