Ce message de Yossi Alpher est paru dans un bulletin de Americans for Peace Now. Il est reproduit ici avec leur permission et celle de l’auteur.

Samedi en début de soirée, je m’installe à un coin de rue bien occupé,  pas très loin de chez moi. J’agite un drapeau israélien et une banderole noire. Je suis entouré d’environ 25 personnes du quartier. Nous ne nous connaissons pas, nous sommes réunis par le seul désir de manifester contre Bibi, le Premier ministre Netanyahou.

Comme nous sommes tous à au moins deux mètres les uns des autres, que nous portons des masques et que nous sommes occupés à agiter des drapeaux, que des vagues de conducteurs approbatifs klaxonnent en passant devant nous, et qu’après tout, nous ne sommes pas de vieux amis, nous évitons de bavarder pendant que nous manifestons contre Bibi. J’ai donc le temps et le loisir de penser. En fait, de vraiment réfléchir, puisque je suis de ceux qui font un examen introspectif tous les jours plutôt que juste à Yom Kippour.

Ma première pensée est inévitablement : est-ce que ça sert à quelque chose ? Moi et des dizaines de milliers de compatriotes Israéliens manifestons semaine après semaine à plus de 300 coins de rue et ponts traversant des super-autoroutes partout en Israël. Les plus jeunes et plus téméraires protestent en grand nombre devant la résidence du Premier ministre Netanyahou. Nous sommes de plus en plus nombreux, nos chiffres s’accroissant au même rythme que les craintes qu’il nous inspire.

Pourtant, nous ne parvenons pas à le convaincre de faire face à ses accusations criminelles et à son immense échec de gestion et de leadership face à la pandémie. Il refuse de quitter la scène. Nous, Israéliens de conscience, nous avons devant nous un homme sans conscience. Dans un tweet à son fils, il nous qualifie d’ “extra-terrestres venant d’une autre planète”.

Et puis je commence à penser à mes petits-enfants, et à l’héritage que ma génération va leur laisser. Bien sûr, dans la chaleur et l’humidité de l’été, il y a déjà un héritage environnemental effrayant et destructif. Et face au virus Covid-19, il est facile d’imaginer de futures pandémies. Mais je suis assez certain que mes petits-enfants sauront trouver des solutions technologiques à toutes ces menaces.

Le seul héritage qui me vient à l’esprit, alors que je suis là, debout parmi mes compatriotes, est la menace contre laquelle nous ne manifestons pas. Nous ne demandons pas à Netanyahou de répondre, tous ces samedis soirs, du pire de ses crimes, celui de, lentement mais sûrement, Israël et la Palestine en une entité politique unique ressemblant à un apartheid…celui de démanteler l’État d’Israël, juif et démocratique, tel que je l’ai connu lorsqu’y suis arrivé, il y a presque 60 ans, comme sioniste non religieux.

C’est vrai que les Palestiniens portent la plus grande part de responsabilité. Personne ne le sait mieux que moi, militant depuis toujours pour le dialogue et la paix. Mais dans mon exercice d’introspection du samedi soir, je n’entrevois pas grand espoir que le côté palestinien s’adoucisse dans un proche avenir. Que cela plaise ou non, cela signifie que c’est à nous, Israéliens, qu’il revient d’empêcher que ce crime soit commis et de sauver nos deux peuples de cette horrible situation d’apartheid qu’un gouvernement ultra-nationaliste messianique entraînera.

Dans cinquante ans, le crime d’apartheid de Bibi sera douloureusement évident aux yeux de mes arrières-petits-enfants. Mais aujourd’hui, si nous plaçons ce crime en haut de la liste de nos revendications contre Bibi alors que nous brandissons nos drapeaux, nous perdrons un grand nombre de nos supporters qui ou bien s’en moquent, ou bien sont plus préoccupés par son procès pour corruption, ses échecs face à la pandémie ou leurs comptes bancaires en train de se vider. Il est difficile de faire concurrence à la douleur de la panique ou à l’arrogance de l’ignorance.

Un tableau bien sombre. Et pourtant….pourtant… Nous sommes de plus en plus nombreux, notre foi dans le changement ne faiblit pas. “La manifestation”, écrit David Grossman en notre nom, “réveille en nous un sentiment de soulagement. Après des années de mensonges, nous entendons finalement les mots de la vérité.”. C’est “l’énergie de ceux qui doivent mettre fin à ce sentiment de suffocation”. Je présume que les lecteurs américains trouveront dans mes mots certains éléments familiers. Il y a de toute évidence des thèmes universels dans les pensées qui me viennent alors que j’essaye de comprendre, debout à un coin de rue de Tel Aviv. Ailleurs aussi, des libéraux confrontent des ultra-nationalistes, des démocrates confrontent des messianistes, la science confronte l’ignorance et l’hypocrisie.

Mais en Israël, les différences sont particulièrement frappantes. En cette période de pandémie, les messianistes ultra-nationalistes et ultra-orthodoxes allèguent que si nous ne pouvons pas prier à l’intérieur de synagogues bondées et nous contaminer les uns les autres, nous ne pouvons pas non plus protester à l’extérieur, avec des masques sur le visage, même s’il n’y a aucune preuve d’infection possible à un coin de rue ou sur un pont ou en face de la résidence du Premier ministre. Dans notre monde Orwellien, le droit de protester pacifiquement dans la rue et le droit de prier et de contaminer en vase clos sont équivalents. Netanyahou, pas du tout religieux mais tout à fait cynique, est bien sûr ravi de se servir de la pandémie pour bannir ces manifestations intempestives.

Oui, Bibi nous méprise. Cependant, le facteur positif et indiscutable qui ressort de notre geste, celui de nous mettre à un coin de rue avec nos drapeaux, c’est la solidarité. Un nombre grandissant d’Israéliens en a assez. Et ce nombre grandit de semaine en semaine, encouragé par un amalgame très pluraliste de groupes de bénévoles qui portent des noms comme Les Drapeaux Noirs et Le Ministre du Crime.

Voici deux exemples bizarres de cette solidarité, et de l’espoir qu’elle fait naître.

Tout d’abord, juste au Nord de la côte méditerranéenne se trouve le Liban. Sa situation est encore plus brûlante qu’en Israël, dans tous les domaines : luttes ethniques et religieuses, pandémie, crise économique, absence de leadership, corruption inégalée dans le monde, ingérence (Iran). Cela ne devrait-il pas me réjouir ? La situation chez moi pourrait être pire, vue de la perspective du Moyen-Orient.

L’autre jour, je regardais une conférence en ligne sur la crise de Beyrouth suite à la terrible explosion du début du mois d’août. La conférence était organisée par un groupe de réflexion  libanais. L’un des avantages cachés de la pandémie est la conversion des séminaires académiques en conférences en ligne, permettant ainsi à des gens comme moi d’accéder à des activités intellectuelles auparavant inaccessibles provenant d’états arabes voisins, et même d’envoyer des questions et des commentaires.

L’un des panélistes à Beyrouth était un vieil ami, un universitaire libanais. Inutile de dire que nous ne nous étions pas vus en personne depuis un certain temps. Alors que lui et ses co-panélistes se lamentaient sur l’état déplorable de leur pays, je n’ai pas pu résister. Je lui ai envoyé un courriel “Hé ! Vous êtes encore plus dans la m… qu’Israël!”

Je l’ai vu sur l’écran de mon ordi, fixer la caméra, prendre son cellulaire, me regarder dans les yeux et me sourire tristement. La solidarité de Beyrouth. Une confirmation de notre identité de plus en plus levantine.

Deuxième exemple, plus réjouissant. Alors que mes compagnons et moi nous installons à notre coin de rue, un policier à moto s’approche, les lumières bleues clignotant et son casque lui cachant le visage. Est-ce que ce sont des gars comme eux que le Ministre de la sécurité intérieure de Bibi envoie d’habitude pour intimider, arrêter et malmener ceux qui manifestent contre lui ?

“Qui est le responsable ?” me demande le policier. Je montre du doigt l’organisateur WhatsApp, me demandant s’il va lui demander notre permis de manifester ? Est-ce que 25 voisins ont vraiment besoin d’un permis pour se mettre à un coin de rue avec des drapeaux ? “Hé”, dit-il à l’organisateur, “Prenez mon numéro de cellulaire ! Si quelqu’un vous importune, appelez-moi !”

Yossi Alpher est un analyste indépendant en matière de sécurité. Il est l’ancien directeur du Centre Jaffee d’études stratégiques (Jaffee Center for Strategic Studies) de l’Université de Tel Aviv, un ancien cadre supérieur du Mossad, et un ancien agent du renseignement des Forces de défense israéliennes (IDF). Les opinions et positions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions et positions en matière de politiques de Americans for Peace Now

Yossi Alpher
Waving Flags
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